La bataille du pont de Tours

La bataille perdue du duc de Mayenne

       Henri III
Henri III

 

Pour entrer dans les détails de cette affaire dite aussi la bataille « de Saint-Symphorien », il faut se rappeler que le roi, aux prises avec la Révolution parisienne, avait été en mai 1588, après la « journée des barricades », dans l’obligation de quitter sa capitale. A Blois, pour se libérer de l’emprise des Guise, Henri III fait assassiner le Balafré le 23 décembre 1588, au cours des Etats généraux. De nombreuses villes hésitantes se rallient à la Ligue à la suite de cet événement. Le sud-ouest et le Languedoc restent entre les mains d’Henri de Navarre. De son côté Henri III ne contrôle plus qu’un territoire étroit entre Beaugency, Blois et Tours.

 

Le roi ne dispose à Blois que des Gardes français et du régiment suisse commandé par Gaspard Galati et attend que l’armée soit regroupée. Cependant la situation est telle à Tours, que le 6 mars il s’y rend avec les quelques troupes dont il dispose. En effet l’agitation a gagné la Touraine, des placards sont diffusés annonçant « que le roi voulait donner cette place au roi de Navarre qui était huguenot pour y faire sa demeure ordinaire. » La portion fidèle de son Parlement le suit et tient sa première réunion le 23 dans la salle capitulaire de l’abbaye de Saint-Julien.

 

Les troupes protestantes qui avaient atteint l’Île-Bouchard ne poursuivent pas leurs avantages et Henri de Navarre retourne à Châtellerault. Depuis quelques temps le souhait des deux cousins est de s’entendre, c’est ainsi que le 28 mars un émissaire de Navarre : Duplessis Mornay arrive à Tours, propose une entente qui sera signée secrètement le 3 avril et enregistrée le 29 avril par le Parlement.

 

De son côté, le duc de Mayenne quitte Paris avec une partie de son armée et après avoir pris Melun et quelques autres petites places qui pouvaient empêcher l’arrivée des vivres dans la capitale, retrouve en Beauce le reste de ses troupes. Délaissant Beaugency où l’on pensait qu’il se rendrait par la route bordant la Loire afin de  déloger le sieur d’Entragues qui commandait une garnison gênante pour Orléans ; il avance jusqu’à Châteaudun pour exécuter son plan, c’est-à-dire prendre Vendôme et Tours, grâce aux partisans qu’il a dans ces deux villes. A Vendôme, Maillé Bénéhard, gouverneur de la ville ouvre les portes de la ville à de Rosne, lequel fait prisonnier tout le Grand Conseil que le roi avait mis en place. Le duc de Mayenne arrive, le rejoint et ensemble foncent sur Saint-Ouen, à une lieue d’Amboise, où étaient logé les quartiers de Charles de Luxembourg comte de Brienne. Ce dernier est fait prisonnier et six cents de ses hommes tués tandis que les autres s’enfuient.

 

A la nouvelle de la marche rapide et des succès de l’armée de la Ligue, Henri III effrayé, se voit contraint d’écrire au roi de Navarre de venir à son secours. Celui-ci, heureux d’avoir l’occasion de lui prouver l’utilité de sa récente alliance, s’empresse de se rapprocher de Tours avec son armée. Bien qu’ayant déjà signé un traité de paix et peu éloignés l’un de l’autre les deux rois ne s’étaient pas encore vus afin de ne pas se compromettre auprès de leurs partis ; mais le péril devenait trop pressant pour leur permettre de garder plus longtemps cette apparente réserve.

 

Henri III fait savoir au roi de Navarre qu’il se trouvera le 30 avril au château du Plessis-lès-Tours où il serait désireux de le recevoir. Le Béarnais n’était pas sans quelque défiance (il l’écrit dans une de ses lettres) car le souvenir du drame de Blois restait présent dans tous les esprits ; néanmoins il n’hésite pas à se rendre à l’appel du roi.

 

L’entrevue a lieu, au jour indiqué, en présence d’une partie de la population. Les retrouvailles sont chaleureuses entre les deux cousins qui ne se sont pas vus depuis treize ans mais qui n’ont jamais rompu le contact. Les deux princes se voient encore les jours suivants et décident de constituer une armée commune pour aller assiéger Paris, mais pour ce faire, il faut que le gros des forces protestantes, encore dans le Poitou, remonte à Tours. Cette alliance contre la ligue est ovationnée par de nombreux Tourangeaux.

 

Henri III se sent bien isolé, le 4 mai, lorsque le Béarnais part chercher son armée arrivée dans les environs de Chinon. Quelques officiers sont réticents mais finalement acceptent de suivre leur chef pour combattre avec les troupes royales.

 

Le duc de Mayenne, frère cadet du duc de Guise, fou de rage ne songe plus qu’à empêcher les « Deux Henri » » de reprendre le royaume en main. Poursuivant sa marche il s’en fallut de peu qu’il ne s’emparât de Tours et de la personne même du roi, car averti par ses espions que le roi est à Tours avec une faible garnison, le gros Mayenne estime le moment opportun de tenter de s’emparer de la personne du souverain.

 

Et voici comment de nombreux chroniqueurs de l’époque ont rapporté en détail cette affaire, c’est le cas de Jacques-Auguste de Thou (1) dans le tome septième de son « Histoire universelle  1587 ;- 1591 », édité à La Haye chez Henri Scheurleer, 1740. On retrouve également le compte rendu de cette bataille dans le tome second de  l’  « Histoire des guerres civiles en France sous les règnes de François II, Charles IX, Henri III & Henri IV  » traduit de l’italien par Henri Caterin Davila et dans bien d’autres ouvrages historiques.

 

De son côté, Palma Cayet (2) décrit la situation dans sa « Chronologie novénaire contenant l'histoire de la guerre sous le règne du très chrestien roy de France et de Navarre Henry IV » livre I à VI : « On a écrit que le Duc de Mayenne avait de grandes intelligences à Tours pour y surprendre le Roi ; qu’il y avait nombre de partisans, plusieurs même desquels furent découverts et punis au mois d’août suivant, ainsi que nous dirons ci-après et que par leur moyen il pensait se rendre maître de Tours et prendre le Roi sans beaucoup de hasard ; plus, que sur l’avis qu’il reçu, que le Roi de Navarre n’était plus à Tours, s’en étant allé à Chinon pour faire avancer son infanterie. »

 

Hormis que dans la ville de Tours la Ligue avait des partisans, on peut se poser la question  de savoir précisément pourquoi le Duc était aussi sûr de son fait. C’est Jacques-Auguste de Thou, qui nous apporte la réponse :

 

« François Blanchard du Cluseau, homme sans foi et sans probité, mais qui passait d’ailleurs pour un brave Capitaine et homme de main, avait été pris quelques temps auparavant à Marans par le Roi, qui l’avait relâché à condition qu’il se représenterait toutefois et quand il en serait requis et serait obligé de passer par les lois qu’il lui imposerait.

 

La guerre s’étant donc rallumée entre le Roi (Henri III) et les Ligueurs, du Cluseau alla rejoindre le Roi de Navarre et le pressa de lui rendre la liberté. Ce Prince la lui accorda ; mais il lui ordonna en même temps d’aller trouver le Roi et de lui déclarer que le Roi de Navarre l’avait relâché sans rançon, à condition qu’il « porterait » les armes pour le service de Sa Majesté.

 

Du Cluseau fut fidèle à exécuter cet ordre, il se rendit à la Cour et ayant exposé au Roi le sujet de son voyage, ce Prince lui fit un fort bon accueil et lui marqua qu’il était bien venu. Mais cet Officier, qui ne cherchait qu’un prétexte pour quitter le service du Roi, le pressant de s’expliquer et lui demandant à quoi il pouvait être utile, ce Prince lui répondit qu’il y songerait. Cette réponse le piqua, comme s’il eût été un homme suspect dont on n’eût pas voulu se servir ; il sortit brusquement de la chambre du Roi en murmurant hautement, faisant entendre que si le Roi n’avait pas besoin de lui, il s’en trouverait d’autres qui ne mépriseraient pas ses services. Il saisit ce prétexte pour aller se joindre au Duc de Mayenne ; mais auparavant il

 

eut la curiosité de parcourir des yeux tout le faubourg et comme il était habile, il remarqua aussitôt, qu’en cas d’attaque, l’avantage serait du côté des assaillants. En effet, ce faubourg est situé sur le penchant d’une colline, au pied de laquelle, du côté Nord, coule la Loire ; qui ne laisse qu’un espace assez étroit entre son lit et le bas du coteau. Au sommet de cette éminence, il y avait quelques maisons répandues ça et là. Deux qui donnaient sur le grand chemin, étaient garnies de guérites et de Gersé y avait jeté quelques troupes. Ainsi en s’en rendant maître, il était aisé ensuite de charger de toutes parts les troupes du Roi de haut en bas.

 

Du Cluseau ayant rendu compte de ce qu’il avait remarqué, le Duc de Mayenne, qui était allé se loger à Château-du-Loir et à Saint-Paterne comme si son dessein était de passer dans le Maine, mis sur le champ ses troupes en bataille et marcha de ce côté-là, suivi de deux couleuvrines. »

 

Sachant que dans le faubourg Saint-Symphorien il n’y avait qu’environ douze cent hommes « de gens de pied » et que quelque cinquante « chevaux légers » et dans la ville de Tours, auprès du roi, que quelques cavaliers et le régiment des Suisses du colonel Galatis, qui pouvait être de quelque deux mille cinq cents hommes, hébergé dans le faubourg de Saint-Pierre-des-Corps ; le Duc de Mayenne se dirige donc sur Tours et cheminant toute la nuit, son avant-garde menée par le chevalier d’Aumale, arrive le 8 mai au matin à une portée de mousquet du faubourg Saint-Symphorien.

 

Le duc de Mayenne a en tête deux plans qui se veulent complémentaires. Dans un premier temps, des courtisans, secrètement gagnés à la cause des Ligueurs, se chargent d’inciter le roi à traverser la Loire et, avec une faible escorte, de s’en aller chevaucher sur la rive droite. Là, une embuscade doit être tendue. Si le résultat espéré n’est pas atteint, il envisage alors un semblant de bataille dans le faubourg de Saint-Symphorien afin d’y attirer une grande partie de la garnison tourangelle. Déjà installés dans Tours, quelques partisans de la Ligue, le maire Gilles du Verger en tête, auraient pendant ce temps la possibilité de prendre les armes, se saisir des portes et s’emparer du roi. C’est ainsi que, nuitamment, Mayenne vient prendre position aux abords du faubourg.

 

Donc, ce lundi 8 de mai, après avoir parcouru dix grandes lieues, le Duc fait faire halte à son armée pour donner quelque temps de repos à ses hommes fatigués par la longueur et la rapidité de la marche et détache deux régiments commandés par du Cluzeau et du Bourg pour occuper les maisons situées sur les hauts du faubourg et qui bordent la route.

 

En face, l’infanterie du Roi avait pris place dans les maisons en bas du faubourg.

 

Ce même jour et à la même heure, Henri III, soit par le fait du hasard, soit sur les instigations de quelques seigneurs d’intelligence avec le duc de Mayenne, se promène à cheval précisément dans le faubourg pour inspecter le dispositif de défense selon les uns (de Thou), de retour de la messe à l’abbaye de Marmoutier selon d’autres (Cheverny), et ne se trouve plus qu’à cent pas d’une barricade où étaient cachés les cavaliers de la Ligue. C’est alors qu’un homme le prévient de la présence d’un groupe de cavaliers dissimulés à quelques pas de là.

 

Un chroniqueur détaille : « Le faubourg Saint-Symphorien est au bout du pont, s’étendant à la main droite vers l’Abbaye de Marmoutier et à gauche le long du coteau et de la rivière ; au haut de ce coteau il y avait quelques maisons bâties par ci par la, dans lesquelles Gersé avait mis des corps de garde et fait des barricades, telles qu’on peut les faire à la hâte. Il en gardait la plus importante qui « battoir » sur un grand chemin. Rubempré et Moncassin s’étaient pareillement retranchés sur deux autres avenues, l’une au levant, l’autre à l’occident ; tous ces postes très mal aisé à garder et néanmoins de telle importance qu’ils dominaient dans tout le faubourg ».

 

Palma-Cayet précise : « Proche le Corps de garde qui était au haut du coteau, il y avait une barricade à l’endroit où le chemin commence à devenir creux, à trente pas de laquelle il rencontra un homme qui revenait de La Membrolle, lequel, le reconnaissant, lui dit : "Sire, où allez-vous ? Voilà sans doute des cavaliers de la Ligue, retirez-vous » ; et, ce disant, les lui montra de si près, qu’ils se levèrent de leur embuscade a cent pas de lui.

 

Le Roy, qui les vit venir droit à lui, se retire : on crie aux armes au premier corps de garde; les soldats bordent incontinent la barricade, là où les cavaliers de la Ligue viennent tirer le coup de pistolet, et y laisseront mort un de leurs capitaines nommé La Fontaine. Ils se retirèrent ayant ainsi faillit à prendre le Roy; et l’alarme étant donnée, tous les soldats se rendirent en leurs corps de garde ».

 

Au cours de cette escarmouche de Montigny, qui accompagnait le roi, courut au bruit de la mousqueterie au premier rang pour exhorter les soldats au combat en attendant des renforts, mais trop avancé il est blessé à la main d’un coup d’arquebuse.

 

Le roi a le temps de rebrousser chemin à bride abattue et en passant par le pont de regagner Tours. Il fait fermer les portes de la ville et demande au Maréchal d’Aumont de garder la porte du pont afin de ne laisser passer personne, de la ville dans le faubourg sans son « exprès commandement », de crainte que la noblesse, par « ardeur mal placée de se signaler », ne se rende en désordre sur le champ de bataille, comme cela était déjà arrivé.

 

Il commande au Colonel Galaty de faire entrer son régiment de Suisses dans Tours et de placer ceux-ci aux principales places et avenues afin d’éviter que les factieux, qu’il savait être en assez grand nombre, ne profitent de cet évènement pour se soulever. On se souvient que le Duc de Mayenne comptait effectivement sur cette agitation, ce qui l’avait engagé à précipiter cette expédition. Il croyait vivement à ce que lui laissait espérer Gilles du Verger, maire de Tours, lequel, à l’arrivée de la Cour, s’était exilé de cette ville pour se rendre à Vendôme où il s’était mis au service du Duc ; ce qui pour lui était normal puisque depuis longtemps il demeurait fidèle à la maison de Guise, qui l’avait autrefois « donné » pour Chevalier à Marie Stuart, Reine d’Ecosse.

 

Pendant ce temps, de l’autre côté de la Loire, cela fait plus de trois heures que l’on se bat pour se rendre maître des maisons du haut du faubourg que de Gersé défend énergiquement, mais une charge du colonel du Bourg et les tirs des couleuvrines installées sur le coteau obligent les défenseurs à l’abandon de cette position. Au cours de ce retrait, de Gersé tombe à terre son cheval ayant été tué sous lui et comme il se prépare à en monter un autre, un arquebusier ennemi prend tout son temps pour le mettre en joue et le tue.

 

Un peu plus tard, dans l’après-midi, le Duc de Mayenne décide de se retourner contre Moncassin et Rubempré, qui gardent deux avenues du faubourg, le premier à l’est et l’autre à l’ouest. Il envoie de Vivonne de la Chateigneraye et de Ponsenac, suivis de leurs régiments composés de vieux soldats qui avaient servi le duc de Guise, charger les Royalistes « en tête et en flanc » du côté de la Loire. Le combat est intense et les défenseurs demandent qu’on leur fasse parvenir des troupes fraîches pour prendre la place des blessés, l’ennemi étant déjà maître de rues du faubourg, qu’ils commençaient à attaquer les maisons et « qu’ayant percé celle dont ils s’étaient rendus maîtres, ils se répandaient de toutes parts. »

 

Le roi, pour ne pas être assiégé dans Tours, où il n’avait que peu de vivres et de munitions, demande à Louis de Crillon qui faisait office de Colonel général de l’Infanterie, de partir au secours du faubourg et de chasser l’ennemi. Crillon avance, ses hommes combattent bravement. La première charge permet de reprendre quelques maisons du faubourg, mais les troupes du Duc de Mayenne, par leur nombre reprennent l’avantage ; de Crillon après avoir perdu Pierre Bernon son  neveu, est lui-même blessé ayant reçu un coup d’arquebuse à travers le corps.

 

Tandis qu’on combattait pour un résultat douteux, mais avec fureur de part et d’autre, le Roi de Navarre, informé de la tentative du Duc de Mayenne, s’était mis en marche avec toute son armée pour secourir Henri III et, craignant d’arriver trop tard, il détacha Chatillon avec quinze cents fantassins. A leur arrivée, ces troupes fraîches qui brûlaient du désir de se faire remarquer, participèrent a l’engagement jusqu’au crépuscule.

 

Malgré ce renfort, l’infanterie royale fatiguée du combat abandonne le faubourg et se contente de défendre le pont. Les basses eaux du fleuve permettent à une grande partie des royalistes de trouver refuge sur l’île de l’Entrepont, la plus proche de la rive droite.

 

Pour le moment, Mayenne se satisfait de tenir solidement le faubourg. Ses hommes n’ont pas réussi à s’engager sur le pont. Le Chevalier d’Aumale, général de l’infanterie de la Ligue, se consacre à la garde du faubourg qui a été gagné par les siens et de Piennes avec son régiment fait face à Chatillon qui est chargé avec ses gens de la défense du pont. En face, le Roi avec le Duc de Montbazon et le maréchal d’Aumont veillent sur la ville avec l’infanterie Suisse

 

Au cours de cette journée, les trois commandants des troupes royales sont tués ou blessés : Gersé est mort, Crillon blessé et Rubempré touché aux deux jambes. Parmi les autres blessés figure Mathurin Denys. On doit à son père, intendant des finances, le remarquable porche de l’église Saint-Symphorien.

 

En tout, le roi a perdu plus de quatre cents soldats et plusieurs officiers, dont le Chevalier Berton, neveu de Crillon Colonel des Gardes ainsi que Saint Malin, l’un des Quarante-cinq gentilshommes, qui avait donné le premier coup de poignard au Duc de Guise tué à Blois ; les ligueurs l’ont pendu par les pieds et « coupé la nature », précise dans son récit Palma Cayet.

 

De son côté la Ligue compte une centaine de soldats tués et seulement deux capitaines.

 

Dans la soirée, ce sont maintenant les arquebusiers de Chatillon et les hommes dirigés par La Rochefoucault et La Trimouille qui arrivent dans l’île.

 

A la tête du pont, chacun travaille toute la nuit à se retrancher. Cette nuit-là personne ne dort, les royalistes dans l’inquiétude des suites que cet échec pouvait avoir, les autres dans l’euphorie de leur succès. Le Chevalier d’Aumale, qui avait commandé l’attaque, lâche la bride aux vainqueurs. Rien ne sera épargné, ni le sacré, ni le profane.

 

Les Ligueurs commettent pendant la nuit mille excès, tant dans les églises que dans les maisons, leurs soldats n’ont pas plus de respect pour les églises que n’en auraient eu les huguenots. Ils proclament: « qu’ils savaient bien le moyen d’apaiser Dieu et que les hérétiques, c’est-à-dire ceux du parti du Roi, n’avaient pas le même privilège que les Catholiques. »

 

Malgré les efforts du Duc de Mayenne strict sur la discipline militaire, il lui est impossible de réprimer la licence de cette armée de volontaires qui n’étaient pas payés.

 

Jacques de Thou magistrat et mémorialiste, rapporte : « On n’épargnera ni le sacré ni le profane. Après avoir pillé les maisons, les soldats se transportèrent dans les églises où les filles et les femmes s’étaient réfugiées. On dépouilla les autels, les femmes furent forcées jusqu’au pied du sanctuaire, souvent en présence de leurs maris, et les filles violées. Au milieu de ces excès, les Ligueurs osaient se vanter que tout leur était permis, que, combattant pour la bonne cause et avec l’aveu du pape, tous leurs péchés leur étaient pardonnés ».

 

Dans la nuit, la lune est claire, les sentinelles du Duc de Mayenne remarquent que les sentinelles qui sont dans les îles ont des écharpes blanches, ils jugent de ce fait que les troupes du Roi de Navarre sont arrivées, leur proximité les fait s’invectiver les uns les autres :  « Braves huguenots, gens d’honneur, ce n’est pas à vous que nous en voulons, c’est au roi, ce perfide, ce coyon [poltron] qui vous a si souvent trahi. N’avez-vous point souvenance de la Saint Barthelemy ! » et les autres de répartir : « que le roi était aussi le leur à eux aussi et qu’il n’appartenait qu’à des femmes à dire des injures et non à des soldats et que le jour venu ils verraient s’ils étaient aussi vaillants que médisants. »

 

Le Duc de Mayenne ayant confirmation que les troupes du Roi de Navarre sont arrivées, tient conseil, et perdant l’espoir de progresser, prend la décision de se retirer. Il fait enterrer ses morts et vers quatre heures du matin, le boute-selle sonné l’arrière-garde, met le feu aux maisons qui sont des deux côtés de l’entrée du pont et font bruler les deux premières arches.

 

Les ligueurs quittent le faubourg Saint-Symphorien et retournent d’une même traite d’où ils étaient partis en traversant la rivière du Loir pour se diriger vers Le Mans.

 

Le Roi, en signe de reconnaissance envers ses alliés protestants, enfile une écharpe blanche, puis voyant le feu aux maisons du pont de Tours, pensait que le Duc avait incendié tout le faubourg. Enfin, certain de sa retraite, à l’aide de quelques barques, il s’y rend avec le comte de Lorges et quelques troupes. Arrivé sur place, Henri III constate que seules une douzaine de maisons sont en feu. Il donne l’ordre d’éteindre ces foyers et commande également que l’on enterre les morts encore sur le terrain et que les blessés qui se trouvent encore dans le faubourg, quel que soit leur camp, soient menés à l’hôpital. Le comte de Lorges poursuit les retardataires ennemis, fait quelques prisonniers qui n’avaient pas pu aller aussi vite que leurs camarades. A son retour, il confirme que le Duc a bien pris la route menant à Château-du-Loir.

 

Sur le midi, alors que le Roi regarde encore le désordre qui règne, le Roi de Navarre arrive. Tous deux rentrent dans la ville et se félicitent de la retraite des ligueurs, malgré la dévastation du faubourg et les nombreux morts.

 

De son côté, le Duc de Mayenne content de son expédition se félicite de l’avantage apparent qu’il a remporté sur l’infanterie royale à la prise du faubourg. Pour rendre sa thèse plus plausible il exagérera les circonstances de cette action en augmentant le nombre et la qualité des morts du côté du Roi, en portant aux nues la vaillance de son armée. Il fait également remarquer que le Maréchal d’Aumont est dangereusement blessé, que le Duc de Montbazon a eu les deux cuisses emportées d’un coup de canon, que Berton, de Crillon et Rubempré avaient été tués. Jacques de Thou rapporte que le Duc « avait fait chercher le corps de Saint Malin, un des assassins du Duc de Guise et que par sentence de son grand-Prévôt il avait été condamné à avoir le poing et la tête coupés et à être pendu par les pieds, avec un écriteau contenant le sujet pour lequel il était traité d’une manière si infamante, après quoi sa tête fut portée à Montfaucon. »

 

Un autre chroniqueur précise que la mort du Sieur de Saint Malin, fut présentée  « comme une preuve miraculeuse de la vengeance divine et comme un présage de la prochaine victoire qui adviendrait bientôt à leur Parti. »

 

Pendant cet affrontement les Tourangeaux n’ont pas bougé et Paris devient l’objectif commun des armées du roi et de Navarre. Le vent de l’Histoire vient de tourner Henri III est désormais bien à l’abri des murailles d’une cité toujours royale, mais ses jours sont désormais comptés. La Ligue et les Guise perdent rapidement superbe et ambition, et Navarre est en marche vers le trône.

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(1) Jacques Auguste de Thou (1533-1617).

Ce nom interpelle seulement les amateurs et professionnels de l’histoire de France des XVIe et XVIIe siècles. Et pourtant, la famille de Thou est l’une des plus importantes de l’élite juridique de Paris. Son père, Christophe est le premier président du Parlement de Paris, lui-même est un juriste éminent, un poète, un historien et un bibliophile, ayant tissé des liens dans de nombreux pays d’Europe.

 

En tant que cadet il devient chanoine du cloître Notre-Dame en 1573, puis conseiller clerc au Parlement en 1578 et six ans plus tard il abandonne la carrière ecclésiastique pour devenir maître des requêtes au Parlement de Paris en 1585, puis Conseiller d'État en 1588.

Il s'oppose à la Ligue et suit Henri III à Chartres. Après l'assassinat du duc de Guise, il travaille à la réconciliation du roi et d'Henri de Navarre en avril 1589. Logiquement, à la mort d’Henri III, il rejoint le service d'Henri de Navarre.

Sa vie est associée à son monumental ouvrage intitulé Historia sui temporis et traduit en français au XVIIIe siècle sous le titre « Histoire Universelle. » L’ouvrage décrit les évènements politiques, militaires, culturels, juridiques et sociaux de la France et du monde de 1543 à 1610. 

(2) Pierre-Victor Cayet, dit Palma Cayet.

Vous ne trouverez pas son nom dans le petit Larousse, on sait seulement qu'il est né à Montrichard vers 1525 d'une famille ayant peu de ressources, mais sa grande intelligence fut vite remarquée par un gentilhomme de la région qui lui permit d'aller suivre des étudies à Paris où il adhéra à la Réforme sous l'influence de Ramus (3), son maître.

 

Ensuite, après des études de théologie à Genève, il fut proposé à Jeanne d'Albret pour s'occuper de l'éducation d'Henri de Navarre, entre temps il avait été nommé pasteur en Poitou.

 

Par la suite, on note en 1595 son retour à la religion catholique, mais ce qu'il faut surtout retenir c'est sa très grande culture. Pendant la quinzaine d'années suivantes, jusqu'à la fin de sa vie en 1610, il va écrire une quarantaine d'ouvrages.

 

Henri IV, bien qu'il fût son zélateur, ne le tenait pas en grande estime, mais Palma Cayet a laissé du règne du Vert-Galant une immense chronique qui narre en détail son entreprise de pacification. C'est ainsi qu'il est l'un des rares historiens à raconter amplement le combat des Ponts de Tours, le 8 mai 1589.

(3) RAMUS (Pierre de la Ramée dit Ramus) 1515-1572.

Il nait dans une famille trop pauvre pour lui donner une éducation : son père est laboureur et son grand-père charbonnier. Il est d’abord employé par son père à faire paître les troupeaux, mais un violent désir d’apprendre l’amène à s’enfuir vers dix ans à Paris, pour suivre les cours du collège de Navarre en devenant le domestique d'un riche écolier. Il sert son maître le jour et étudie la nuit.

 Ramus fait de rapides progrès en langues et littératures anciennes. A vingt et un ans, déçu par la supercherie de ce qu’on appelle « science »", quand il doit soutenir son examen de maître ès arts il va démontrer qu’Aristote n’était pas infaillible. Contre toute attente son argumentation fort brillante obtient un triomphe complet. Encouragé par ce succès il publie deux ouvrages critiques sur Aristote qui sèment un grand trouble.

Censuré par la faculté de théologie, ses ouvrages sont condamnés par un édit royal du 1er mars 1544. L'enseignement de la philosophie lui est même interdit, il se reconvertit alors dans les mathématiques, puis enseigne la rhétorique avec un immense succès qui lui vaut d’être nommé lecteur au Collège royal en 1551.

 

Il se convertit au protestantisme. Les guerres de Religion l'obligent à fuir, mais à la paix d'Amboise, en 1563, il reprend possession de sa chaire et poursuit son enseignement des mathématiques. La seconde guerre civile l’oblige à partir de nouveau. Lorsqu’il rentre à Paris en 1568, sa situation n'est plus sûre. Il demande un congé pour visiter les principales universités d'Europe, où il est accueilli avec honneur. La religion est devenue sa grande préoccupation. Rappelé une troisième fois à Paris en 1570, après le traité de Saint-Germain, l'Université l'empêche d'enseigner en raison de son appartenance calviniste.

 

Il sera tué à Paris le 26 août 1572, lors du massacre de la Saint-Barthélemy.

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 Autres sources :

Bernard Chevalier : Histoire de Tours,  Privat Editeur.

 

François Caillou : L’essor et l’échec de la Ligue en Touraine (1576-1589). Presse univ. de Rennes.

Jean-Louis Chamel : Histoire de Touraine, depuis la conquête des Gaules par les Romains, jusqu’à l’année 1790. London. Forgotten Books.

 

Victor de Chalambert : Histoire de la Ligue sous les règnes de Henri III et Henri IV. Statkine-Mégariotis Genève.

M.MAINBOURG :Histoire de la Ligue. Mabre-Cramoisy. Paris.

 

Pierre l’Estoile : Journal pour le règne de Henri III, 1587-1589. Paris 1876, page 286.

 

Philippe Hurault de Cheverny : Mémoires. Paris, Foucault 1823, page 136.